• publié le 7 mai 2018
AEB 13 mars 2018 « La mise en œuvre d’un Projet Éducatif chrétien au défi de l’accueil de tous »

Retrouvez l’intervention du Père Jean-Marie Petitclerc lors de l’AEB du 13 mars aux Bernardins.

Qu’est-ce qui caractérise un Projet Éducatif chrétien ?

Père Jean-Marie Petitclerc –  Je ne peux pour définir et caractériser un Projet Éducatif chrétien que m’appuyer directement sur la lecture de l’Evangile.

Evoquer la rencontre de Jésus et des enfants : vous savez que c’est un des rares épisodes de l’évangile où Jésus se fâche. Il est rare que Jésus se fâche dans l’Evangile. Il ne se fâche que quatre fois, autant dire que le message est important. Première chose qu’il nous dit, c’est qu’il se fâche contre les disciples qui veulent écarter les enfants et qu’il les place au centre.

Un Projet Éducatif chrétien, c’est un projet qui place l’enfant au centre de ses préoccupations.

Placer l’enfant au centre et effectivement répondre à ses besoins, à ses attentes et l’accompagner sur cet itinéraire qui lui fera quitter le monde de l’enfance pour accéder au statut adulte. Vous savez que le mot éduquer signifie « ex-ducere », conduire  hors de. Conduire hors de l’état d’enfance vers cet état de sujet, capable de s’insérer dans la société des hommes et des femmes de ce temps.

Dans l’Evangile de Matthieu, cette phrase forte : celui qui accueille un enfant en mon nom, c’est moi qu’il accueille et celui qui m’accueille ne m’accueille pas seulement moi-même mais celui qui m’a envoyé.

Autrement dit, c’est accueillir Christ en accueillant l’enfant. Cela signifie pour l’éducateur chrétien qu’il est appelé à développer une relation à l’enfant dans le même registre que sa relation à Christ, puisqu’il lui est demandé, en accueillant l’enfant, d’accueillir Christ.

La relation éducative va être fondée sur la trilogie qui caractérise notre relation au Christ, qui est celle du croire, espérer, aimer.

Un Projet Éducatif chrétien, c’est un projet où l’on croit en ce jeune que l’on a en face de soi.

Ce dont les jeunes ont le plus besoin, c’est de rencontrer des adultes qui croient en eux. Il m’arrive parfois d’accompagner des adolescents au bord du suicide, non pas qu’ils n’aient pas été aimés, ils vivent dans une famille aimante, non pas qu’ils n’aient pas été aidés, ils ont rencontré une kyrielle de psys. Ce qui a manqué parfois, c’est de rencontrer un adulte qui est capable de leur dire : j’ai besoin de toi. Alors ils se vivent comme un problème plutôt que comme une chance.

Croire en l’enfant qui grandit.

Espérer avec lui. On éduque toujours aujourd’hui pour demain. Il ne s’agit pas de préparer les enfants à entrer dans le monde d’aujourd’hui, mais dans celui de demain. Et en période de mutation, cela nécessite d’espérer en ce lendemain.

Une des raisons principales du malaise de notre jeunesse réside à mes yeux dans le regard négatif que les adultes portent sur demain. Si le discours que l’on tient c’est hier c’était beau, aujourd’hui c’est difficile, demain c’est la cata, comment nos enfants pourront-ils prendre place avec enthousiasme dans cette société qu’ils sont appelés à construire ?

Espérer parce que nous espérons la venue du royaume, mais cette deuxième injonction de notre Père, Que ton règne vienne, ce n’est pas un vœu pieux, c’est un engagement.

Appeler à bâtir ce royaume de justice et de paix comme le disait Baden-Powell, appeler l’enfant à inventer une société qui serait un peu plus belle que celle qu’on lui a transmise, c’est le moteur du  Projet Éducatif chrétien, c’est effectivement d’avancer dans cette construction du royaume.

Et puis aimer. Aimer comme Jésus a aimé. La spécificité du christianisme ne réside pas dans le mot « amour ». Il réside dans une conjonction : « comme ». Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé. C’est le comme qui est le spécifique de notre démarche chrétienne. Et ce comme, cela signifie : aimer en apprenant toujours à conjuguer l’amour et la loi. Une des grandes bonnes nouvelles de l’Evangile c’est qu’amour et loi se conjuguent alors qu’on a plutôt tendance à les opposer. Je ne suis pas venu abolir la loi mais l’accomplir. Comme le disait si bien Xavier Thévenot, grand théologien qui m’a beaucoup marqué : il n’y a pas d’amour sans loi. Je connais des enfants qui souffrent d’être mal-aimés, d’autres qui souffrent d’être trop aimés, mais dans un amour tellement fusionnel qui ne leur permet pas d’advenir comme sujet.

La loi c’est l’inscription de l’altérité, du respect de l’autre. Et il n’y a pas de loi sans amour. La loi est faite pour l’homme et non pas l’homme pour la loi. Comme le dit si bien Jean Bosco, c’est au moment où l’on sanctionne l’enfant qu’on doit faire preuve du plus grand amour. L’art d’exercer une fonction d’autorité, c’est la capacité de dire à l’enfant : je te dis non parce que je t’aime. C’est bien parce que tu as du prix à mes yeux, parce que ton avenir me préoccupe que je vais poser cette limite et cet interdit.

Tout Projet Éducatif se définit à partir de la foi en l’éducabilité, à partir d’un projet que l’on développe, et à partir d’une qualité de relation.

Enfin, Marc conclut la rencontre par ces 3 verbes qui me semblent constituer les piliers de la pédagogie évangélique, qu’ensuite un certain nombre de grands pédagogues chrétiens ont décliné à leur manière : Il les embrasse, il les bénit en imposant les mains.

Embrasser. C’est d’abord manifester l’affection, et Jean Bosco aimait dire que l’important n’est pas que le jeune soit aimé, mais qu’il se sache aimé. Autrement dit, l’important n’est jamais l’intention que l’on met à notre parole ou le sens que l’on met à notre geste, mais la manière dont l’enfant le reçoit. La boussole de l’éducateur doit toujours être le ressenti de l’enfant.

Il les bénit, c’est à dire qu’il dit du bien. Dire du bien, c’est ça bénir.  L’enfant a besoin d’être reconnu, d’être valorisé pour pouvoir construire une suffisante bonne estime de soi. Je reprends ici une expression du psychanalyste Winnicott : une trop grande estime de soi pourrait conduire à un orgueil démesuré. La mission principale des éducateurs qui travaillent à mes côtés consiste à aider l’enfant à se construire une suffisante bonne image de soi.

Tous les travaux que j’ai menés sur la violence m’ont montré que les jeunes qui adoptent les comportements les plus violents sont toujours des jeunes qui ont une très mauvaise image d’eux-mêmes. Lorsque j’arrive à penser dans ma tête que la seule manière de prouver que j’existe c’est d’écraser l’autre, c’est que quelque part je suis bien à la peine pour me faire reconnaître par mes propres talents et mes propres compétences. La meilleure prévention de la violence c’est toujours la participation à la construction de l’estime de soi.

En imposant les mains. Là c’est le geste de la sécurisation. L’enfant a besoin d’être sécurisé dans son présent pour être capable de relever le défi de grandir, d’être capable de relever le défi d’apprendre.

Voilà ce que je dirai de ce Projet Éducatif chrétien qui se caractérise par ces 3 grandes vertus théologales que sont la foi, l’espérance et l’amour.

 

 

Dans la mise en œuvre concrète d’un  Projet Éducatif chrétien, comment faire lorsque les jeunes qui sont accueillis ont des codes culturels très différents, voire opposés ?

 

Père Jean-Marie Petitclerc – Quand je parlais de l’espérance de la venue dans le royaume, il s’agit bien d’une démarche collective. Participer à la construction d’une société plus juste, plus fraternelle. Les Béatitudes sont écrites au pluriel. Non pas heureux le mais heureux les, faire découvrir que l’on ne peut prétendre au bonheur qu’en participant à la construction du bonheur de l’autre.

Ce qui me paraît important dans la visée du christianisme, c’est que la fraternité est universelle. L’important c’est d’accueillir l’enfant, qu’il soit musulman, bouddhiste, athée, qu’importe.

Lorsque Jésus nous dit : ce que vous faites aux plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous le faites, il s’adresse à tous les hommes. Le plus petit des hommes, ce n’est pas le plus petit de ses disciples. Donc la visée effectivement de ce royaume, c’est bien une visée universelle, c’est construire la fraternité universelle.

J’aime ce mot de fraternité. J’aime ce mot parce que c’est une valeur commune à nos grandes religions, à notre république, voire même à nos amis francs-maçons chez qui on parle de fraternité. Arrêtons-nous un peu sur cette notion de fraternité. J’aime la distinguer de la notion d’amitié. Parce que parfois les jeunes la confondent. C’est quoi la grande différence ? C’est que je choisis mes amis alors que je ne choisis pas mes frères. Etre ami avec ses amis,  c’est facile, tout le monde peut le faire. Mais ce qui est demandé, ça va être effectivement de peser les gestes de fraternité avec le prochain, c’est celui que l’on croise sur le trottoir, et quelles que soient ses convictions politiques, religieuses. Et le Christ nous invite effectivement à grandir dans cette fraternité avec ceux que nous rencontrons.

J’aime distinguer aussi ce terme de fraternité de celui de solidarité. Certains présidents de conseils départementaux voudraient remplacer la fraternité par la solidarité. Lorsque je donne un billet de 5 euros à un SDF, je pose un geste de solidarité. Et avec ce billet de 5 euros, il pourra aller s’acheter un sandwich ou boire un verre, mais si je ne le regarde pas, si je n’écoute pas sa parole, ce n’est pas un geste de fraternité. La fraternité suppose l’échange. Ecouter, et parler et dialoguer.

On a bien conscience que ce dont ont le plus besoin les personnes qui sont exclues, c’est de sentir leur parole reconnue.

Christ nous invite à construire cette fraternité avec nous. Ce n’est pas facile car quand on commence à parler de fraternité dans la Bible, ça se termine par un meurtre. Et toutes les mères de famille nombreuse savent bien que gérer une fratrie est plus compliqué que gérer un groupe d’amis. Parce qu’effectivement, la relation de fraternité c’est à la fois une expérience de la similitude et de la différence.

Prendre conscience que nous avons tous la même dignité de fils du Père, et puis prendre conscience que l’autre est différent. Et que la différence est source d’enrichissement. C’est un message que je ne cesse d’essayer de diffuser dans les lycées, auprès de groupes d’étudiants auprès de qui j’interviens. J’aime leur dire : imaginez un groupe d’étudiants où chacun a les mêmes convictions politiques, les mêmes convictions religieuses, les mêmes goûts cinématographiques, les mêmes goûts littéraires, les mêmes goûts culinaires, les mêmes goûts musicaux. Ils vont s’ennuyer ! Ils vont parler de quoi ? Qu’est-ce qui donne de l’intérêt à la vie de groupe ? C’est bien sûr la différence. C’est toujours la différence qui est source d’enrichissement.

L’Esprit Saint, tout au long de la Bible, c’est celui qui unit en différenciant. On le voit au moment de la Création, il sépare la terre de la mer, la mer des eaux, et puis il construit l’unité du monde. On le voit à la Pentecôte. Ce n’est pas tout le monde qui parle la même langue. Chacun continue de parler sa langue, mais on se comprend. C’est la capacité de l’Esprit, c’est effectivement d’aider les hommes à construire l’unité dans le respect des différences de chacun. Alors ce qui me paraît essentiel, c’est bien cette notion de respect.

Et là je suis un peu rassuré parce que vous savez quand je discute avec les jeunes, ce dont ils souffrent le plus, c’est ce qu’ils considèrent comme étant le manque de respect des adultes à leur égard. Et quand je discute avec les adultes, ce qui les chiffonnent le plus, c’est ce qu’ils estiment être le manque de respect des jeunes à leur égard.

Alors je me dis ce qui est rassurant, c’est que tout le monde est d’accord sur cette valeur de respect. J’insiste sur cette notion de respect, qui me paraît être au cœur de ce projet de construction du royaume en le distinguant de la tolérance. De quoi parle-t-on  quand on parle de tolérance ? Est-ce que c’est la tolérance vis-à-vis des personnes ? Le mot me paraît faible. Je ne vais pas dire : je tolère mon voisin. Non, je respecte mon voisin.

Mais il y a toute une espèce de discours aujourd’hui politico-médiatique où on pose la tolérance au niveau des personnes et on en déduit qu’il faut tolérer les comportements. Or, il y a des comportements qui construisent l’homme et d’autres qui le détruisent. Il y a des comportements qui tissent le lien social, d’autres qui le minent. Moi je me revendique d’être intolérant vis-à-vis de certains comportements et pour moi respecter un jeune, c’est être capable d’être intolérant face à tel ou tel comportement qui est le sien. Il s’agit donc de toujours conjuguer la bienveillance vis-à-vis de la personne et la fermeté vis-à-vis des comportements. La ligne d’équilibre de la pédagogie de Don Bosco, c’est cette alliance entre douceur et fermeté. Toujours doux vis-à-vis des personnes, toujours ferme vis-à-vis des comportements.

Il va s’agir de se mettre d’accord lorsque vous parlez de codes culturels parce que   la difficulté aujourd’hui, c’est que les codes avec lesquels on manifeste le respect ne sont pas toujours partagés. Je prends par exemple le code de la casquette. Pour un jeune, le port de la casquette, c’est un signe identitaire. Je montre que j’appartiens à la planète des jeunes, les jeunes du quartier. Très souvent pour l’adulte, c’est un signe d’impolitesse. Enlève ta casquette. Ayons  bien conscience qu’il ne s’agit que d’un code. Donc ce qui est effectivement un peu difficile aujourd’hui avec les jeunes, c’est que ces codes avec lesquels on va manifester le respect ne sont plus forcément les mêmes que ceux que nous utilisions. Il me paraît important quand on anime un patronage, quand on anime un camp de vacances, de se mettre d’accord ensemble sur ces codes. L’important n’étant pas le code, l’important étant le respect. Et je crois que cette notion de respect est aussi forte chez les chrétiens que chez les musulmans, que chez les républicains athées.

Il me semble effectivement que développer un Projet Educatif chrétien, c’est bien accueillir l’autre quel qu’il soit, accueillir l’étranger, accueillir la personne qui peut avoir d’autres codes culturels que nous. Et comment construire la fraternité ?  En se disant : je te respecte, je respecte ta différence mais reconnaissons aussi que nous avons la même valeur, la même dignité. Que je te dois le respect, que tu me dois du respect.

Un livre vient de paraître sur la génération des j’ai le droit. Oui mais aussi j’ai des devoirs.

J’aime dire que la devise de notre république française « liberté, égalité, fraternité » n’est pas composée de valeurs de même nature. Les deux premières sont de l’ordre du droit, la troisième est de l’ordre du devoir. La fraternité n’est pas un droit. Nous sentons bien que si le devoir de fraternité s’estompe, alors très vite les droits de certaines minorités deviennent menacés.

Pour moi, l’enjeu aujourd’hui avec tous nos jeunes différents, parfois de cultures différentes, de religions différentes, c’est : comment effectivement bâtir cette fraternité ? Et c’est la très grande différence entre le christianisme et l’islam. Au niveau de l’islam, la communauté, c’est la communauté des croyants alors que dans l’Evangile, cette fraternité, ce royaume sont universels.

 

 

Mais si le groupe est trop hétérogène, est-ce qu’on n’est pas condamné à éduquer selon le plus petit commun dénominateur ou en tout cas, est-ce que l’on arrive à être nous-mêmes, simplement ?

 

Père Jean-Marie Petitclerc – La fraternité est une expérience à la fois de similitude et de différence. Ce qui est important, c’est de bien réfléchir à ce qui nous est commun. Ça va être la foi en un Dieu monothéiste, l’appartenance à une république…  Nous avons des choses en commun et il s’agit bien sûr de jouer cette harmonie des différences sur un fond commun. L’important c’est de garder son identité.

Comment nous mettons-nous d’accord, dans nos écoles salésiennes en terre d’islam, ces valeurs évangéliques que nous avons à vivre ? J’ai des directeurs qui me disent parfois : tu te rends compte, je ne peux plus faire des célébrations parce qu’il y a des jeunes musulmans – mais les familles auraient pu très bien inscrire leur enfant à l’école publique. Si elles choisissent de l’inscrire à l’école catholique, c’est un choix de leur part. Qu’est-ce que nos amis musulmans attendent de nous ? Que nous soyons effectivement des chrétiens, porteurs du message de Jésus, c’est à dire porteurs de ce message d’ouverture à tous. Que chacun se sente reconnu de la même manière dans une dignité de frères. C’est ça notre identité catholique.

A Argenteuil il doit y avoir 85% des jeunes qui fréquentent le Valdocco qui se réfèrent plutôt à l’islam. Mais il est important que notre équipe continue d’enraciner son Projet Educatif sur les valeurs évangéliques. Et je dois dire que c’est aussi un peu pour cela que les familles musulmanes inscrivent leurs enfants à notre association.

Parfois on se crée des faux problèmes, une peur. Mais quand on a peur c’est qu’on n’est pas trop sûr de soi. Si nous avons peur que l’accueil de la différence vienne éteindre le feu qui est le nôtre,  c’est que nous ne sommes pas très sûrs de ce feu d’amour que nous portons. Si on se sent habité par cette présence du Christ, je ne vois pas en quoi l’accueil de la différence pourrait faire peur ? L’essentiel est ensuite d’être capable de se mettre d’accord sur des codes communs dans lesquels on manifeste le respect, de manière à construire le vivre ensemble sur des règles de vie qui puissent être partagées par tous.

Je crois qu’on a besoin, pour la sécurisation de nos enfants, de ne pas voir la différence comme une menace. Je lutte un peu, dans mon pays aujourd’hui, contre tous ces gens qui voient la différence sous l’angle de la menace, et non pas sous l’angle de l’enrichissement possible.

C’est vraiment un message central de notre Pape d’aujourd’hui, cette ouverture de l’Eglise vers la périphérie. L’Eglise, ce n’est pas un groupe fermé, c’est un groupe poreux. Et l’important, c’est ce qui se joue à la périphérie, c’est là où effectivement la rencontre de l’autre, du différent, va pouvoir s’effectuer.

 

 

Pour être sûr de son identité, encore faut-il avoir eu le temps de se la constituer. Or c’est toute notre problématique avec nos jeunes auxquels il faut passer ce message d’amour dont vous parlez, il faut donner le temps de l’expérimenter, pour qu’ils puissent se construire, et ensuite être sûrs de leur identité. Effectivement, on a peur lorsque l’on n’est pas sûr de soi. Mais pour les jeunes, comment faire si le milieu dans lequel on les accueille est trop hétérogène, comment faire pour les aider à constituer cette identité ?

 

Père Jean-Marie Petitclerc – C’est aussi important de leur permettre de se retrouver entre chrétiens, à tel ou tel moment de leur vie de jeune. Ce qui est étonnant dans le message du Christ, c’est qu’à la fois il se place au centre de la communauté – Si deux ou trois se réunissent en mon nom je suis au milieu d’eux – et il se place à l’extrême périphérie-  Ce que vous faites au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous les faites. Donc le chrétien vit nécessairement cette tension. Tension entre le dedans et le dehors. Vous savez que la célébration de la messe le dimanche c’est 4 liturgies, c’est à dire que l’on célèbre les 4 modes de présence que  Jésus ressuscité  nous a laissés. Deux ou trois sont réunis en mon nom je suis au milieu d’eux, c’est la liturgie de l’accueil. Si vous écoutez ma parole, mon Père et moi viendrons faire demeure, c’est  la liturgie de la Parole. Christ présent dans sa parole. Après, la liturgie eucharistique, quand vous partagez le pain, le vin en mon nom, je suis au milieu de vous et puis la dernière liturgie est celle de l’envoi. Ce qui est original dans la prière chrétienne, c’est qu’elle ne se termine pas comme dans une mosquée par une prière conclusive, elle se termine par un envoi.

Et le mot messe vient du latin « mittere » qui signifie « envoi ». C’est à dire que ce que vous avez vécu avec moi autour de la table, la table de la Parole, la table eucharistique, n’a de sens que pour ce que vous allez vivre.

C’est dehors que ça se joue. Soyez, là où vous allez, ces bâtisseurs de fraternité, ces bâtisseurs de paix, ces bâtisseurs de justice. Tout ce que nous avons expérimenté entre nous, il faut le vivre ailleurs.

Dans nos institutions où effectivement l’ensemble de l’équipe ne partage pas les conditions de foi , tout le monde est invité à développer un projet fondé sur : je crois en le jeune, j’espère avec le jeune, j’aime le jeune.

Et puis les chrétiens sont invités à célébrer la présence du Christ au cœur de cette relation éducative.

Je crois en toi à la manière dont Christ croit en toi. A la manière dont j’expérimente, le Christ croit en moi.

J’espère avec toi, la manière dont Christ espère avec toi, la manière dont j’expérimente, le Christ espère avec moi.

Je t’aime, à la manière dont Christ t’aime, à la manière dont j’expérimente Christ m’aime, je t’aime comme tu es et non pas comme je voudrais que tu sois et à la manière dont j’expérimente Christ m’aime comme je suis et non pas comme je rêverais d’être.

C’est important d’avoir ces temps de célébration où les jeunes chrétiens prennent conscience de la présence de ce Christ qui n’est pas une espèce de distorsion et combien c’est important de bien voir l’unité de cette démarche. Dans cette tension entre le dedans et le dehors. Etre chrétien, c’est toujours : je vais dehors et puis je me sens appelé à revenir dedans pour partager et célébrer avec mes frères ce que j’ai vécu dehors, mais le fait de vivre dedans, ça m’invite à repartir dehors pour aller bâtir la fraternité. Etre chrétien c’est toujours être sur cette ligne, cette ligne bipolaire entre Jésus qui est au centre de la communauté des chrétiens et Jésus qui nous appelle à la périphérie. C’est le grand message du Pape, l’Eglise qui sort, qui est dans le mouvement. Si effectivement il n’y a plus d’idée de se rassembler pour prendre conscience de cette présence du Christ, au cœur de la communauté de ceux qui croient en lui, on risquerait de se dessécher. Mais une communauté qui ne prendrait plus conscience de la présence du Christ qu’en son sein, s’écarterait de cette voie évangélique annoncée par le Seigneur.

Le même et l’autre, le dedans et le dehors,  c’est ce mouvement qu’il nous faut savoir accompagner avec nos équipes, et avec les jeunes que nous recevons.

 

 

Si vous posez un regard sur votre action au Valdocco, que feriez-vous éventuellement différemment aujourd’hui, sachant que vous disposez de l’ensemble de votre expérience ?

 

Père Jean-Marie Petitclerc – L’originalité du Valdocco, en premier c’est cette approche globale, alors que dans le travail social classique, l’approche est un peu cloisonnée. Il y a les éducateurs qui interviennent dans la famille, il y a les travailleurs sociaux -Education Nationale qui interviennent dans l’établissement scolaire, il y a les éducateurs de rue qui interviennent dans la rue. L’idée du Valdocco consiste à rejoindre l’enfant dans ces trois champs de vie. Car une des grandes difficultés des jeunes d’aujourd’hui réside dans le fait que tous les jours ils passent par 3 lieux qui sont marqués par une culture différente : La culture familiale empreinte des traditions de la culture d’origine, la culture scolaire empreinte des traditions républicaines, puis cette culture de la rue, du quartier, qui est fondamentalement devenue une culture de l’entre-pairs, de l’entre-jeunes, les adultes ayant un peu déserté l’espace public.

On sait combien le comportement de l’enfant, de l’adolescent peut être un peu différent lorsqu’il se situe au sein de la fratrie, lorsqu’il se situe au sein d’un groupe encadré par des adultes, ou lorsqu’il se situe au sein de la bande sans aucune présence adulte.

Si nous voulions rejoindre l’enfant – c’est une des missions du Valdocco – il semblait important d’essayer de l’appréhender dans ces 3 champs. Et nous avons organisé nos activités autour de ces 3 pôles : le pôle de l’animation et des loisirs, le pôle de l’accompagnement scolaire et le pôle des actions de soutien à la parentalité.

Le concept de base, l’action du Valdocco, c’est ce concept de médiation famille-école-cité : tenter de créer du lien entre les différents adultes qui cheminent auprès de l’enfant car il me semble que le premier droit de l’enfant à l’orée du XXIème siècle, c’est le droit à la cohérence de ceux qui l’accompagnent sur son itinéraire de croissance.

Et puis la deuxième originalité, c’est effectivement de mettre l’accent sur ce qu’on appelle l’éducation à la mobilité, l’apprentissage de la mixité sociale. Il me paraît important de mener des activités dans le quartier à condition qu’elles soient ouvertes aux gens de l’extérieur et de mener des activités à l’extérieur du quartier à condition qu’elles soient ouvertes aux gens des quartiers.

Au Valdocco, chaque fois que l’on mène une action dans le quartier, c’est avec le concours de bénévoles qui viennent de l’extérieur, des étudiants, etc. et on favorise dans nos projets d’animation ce qui peut être sorti, quand, et avec le souci que les jeunes puissent rencontrer ces jeunes de l’environnement. Une fois je m’étais un peu accroché avec l’éducateur, il revenait de camp : tu sais Jean-Marie c’était formidable, on a fait du canoë kayak, on a fait ci, on a fait ça… Bon, ils étaient en Bretagne. Je lui dis : mais vous avez rencontré des jeunes bretons ?  Non, ils étaient toujours restés entre eux. Mais alors à quoi ça sert de faire 500 kilomètres alors qu’on peut trouver une base de canoë à côté ?

Alors qu’est-ce que je changerais ? Je crois que j’insisterais beaucoup là-dessus auprès des animateurs : aidons ces jeunes à tisser du lien avec d’autres, alors que ces animateurs  ont parfois tendance à considérer qu’ils ont en charge seulement  leur groupe et d’une  bonne ambiance dans le groupe.

Et puis aujourd’hui, j’insisterai effectivement – en 20 ans les choses ont un peu changé – sur l’importance du numérique, l’usage des smartphones, des réseaux sociaux.

Famille-école-cité, maintenant il y a un 4ème univers qui est cet univers des réseaux sociaux et qui devient de plus en plus prégnant. Et qui a renforcé la culture de l’entre-pairs.

Cette culture de l’entre-pairs a tendance à envahir l’école et parfois à marginaliser la famille.

La grande différence entre l’adolescent d’aujourd’hui et l’adolescent que j’étais, c’est que lorsque moi-même j’étais adolescent, lorsque le soir je quittais l’école pour rentrer en famille, je quittais l’univers de mes copains pour passer dans la sphère familiale. Aujourd’hui avec leurs téléphones portables, ils ne quittent jamais l’univers des copains. Ils sont continuellement branchés avec eux. C’est une donnée un peu nouvelle, qui perturbe d’ailleurs parfois notre manière de les encadrer dans les camps.

Dans le dernier ouvrage que j’ai écrit  sur éduquer à l’heure d’Internet (ndlr Éduquer @ l’heure d’internet. Entretiens avec Yves de Gentil-Baichis de Jean-Marie Petitclerc et Yves de Gentil-Baichis. Editions Salvator, 2015) j’aime dire que le téléphone portable pour le pré-ado a la même importance que le doudou pour le tout jeune enfant. Ce n’est pas d’abord un outil de communication. La portée des messages qu’ils échangent entre eux est parfois d’une pauvreté sidérante. Mais le portable c’est le lien avec les copains. Et  c’est un formidable outil narcissique. Donc, le jeune existe par cette reconnaissance d’un entre-pairs. Il faudrait être beaucoup plus attentif à cette donnée qui va perturber à la fois le champ de la cité, le champ de l’école et le champ de la famille. (la dernière enquête nationale montre qu’un collégien d’aujourd’hui, dans une année, passe plus d’heures devant l’écran qu’à l’école.)

Autant je rencontre des adultes qui rêveraient de revenir au monde ancien, autant je ne rencontre aucun adolescent qui rêverait de revenir à un monde sans portable. C’est vraiment leur truc. Ils s’y épanouissent, c’est vraiment une technologie qu’ils maîtrisent mieux que nous.

Effectivement, les deux axes sur lesquels j’insisterais le plus, c’est l’axe de l’apprentissage de la mobilité, de la mixité sociale : permettre à ces jeunes de ne pas s’enfermer dans les codes de quartier qui les éloignent de plus en plus d’une capacité à s’insérer dans le monde de l’entreprise, ou dans le monde des institutions.

Et puis, l’autre axe, c’est comment les aider à gérer ce temps passé derrière les écrans, et comment aider l’école, et comment aider la famille.

Je dis souvent, ce n’est pas parce qu’on connait moins l’usage de ces outils qu’eux que notre responsabilité d’adulte n’est pas de transmettre les codes éthiques permettant que ces outils aillent dans le sens de la construction du Royaume, et non pas de la destruction.

J’aime rappeler la règle qui s’appelle la règle d’or : ne fais pas à l’autre ce que tu n’as pas envie qu’il te fasse. A chaque fois que j’interviens auprès de mes ados, je leur dis combien il me paraît important avant d’appuyer sur le clic « envoi », de se mettre dans la peau de celui qui reçoit le message. C’est à dire que vous lisez le message en vous mettant dans la peau de celui qui le reçoit. Si vous êtes habité par ce code éthique, vous allez pouvoir utiliser le portable comme formidable outil de communication. Si vous n’avez pas intégré ce code éthique, le portable peut devenir un terrible outil de harcèlement.

Aujourd’hui je pense que l’éducation à la gestion du temps passé sur l’écran, l’utilisation de ces écrans, serait sans doute une donnée que j’intègrerai dans le projet du Valdocco. En 1995, ce n’était pas le sujet.

 

 

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